Le Successeur de pierre
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Quand la machine s'éveillera
par Natalie Levisalles

Quand la machine s'éveillera

Où en sera l'intelligence artificielle dans cent ans? Deux livres prédisent des ordinateurs doués de raison...

Les dix dernières années, les ordinateurs ont battu un champion d'échecs, conduit sur des milliers de kilomètres, résolu des problèmes de maths, pris des décisions médicales et même composé une musique assez intéressante.

Pour des machines qui ont à peine plus de 50 ans, le palmarès est très honorable. Il est aussi assez dérisoire quand on voit que, pour l'immense majorité des tâches, l'ordinateur n'arrive pas à la cheville du hamster. Mais ça ne devrait pas durer. L'intelligence artificielle, cette science qui décortique les processus cognitifs humains pour les reproduire dans des machines intelligentes, devrait progresser à pas de géant. Où en seront les ordinateurs dans cinquante ans, ou cent ans? Les robots seront-ils doués de raison? Et géniaux ? Et très méchants?

La question est depuis toujours l'un des thèmes favoris de la science-fiction. Mais aujourd'hui, elle se pose de manière très précise à partir des recherches qui se font dans les laboratoires du Massachusetts Institute of Technology (MIT) près de Boston ou de Carnegie-Mellon (Pennsylvanie) par exemple.

En France, deux livres viennent de paraître qui posent justement ces questions. Le Successeur de pierre , un «roman d'extrapolation» de Jean-Michel Truong. Et Visions , un essai de futurologie de Michio Kaku, spécialiste de physique théorique à City College (New York). De manière étonnante, les deux auteurs imaginent un même avenir, pas si lointain. Pour eux, l'horizon de l'intelligence artificielle, c'est la disparition de l'homme ou sa fusion avec la machine. Ils laissent entrevoir un monde où l'Homme léguera la Terre à des machines douées d'âme et de conscience, à des enfants de chair et de silicium.

«Un jour, l'intelligence sera tout entière dans les agents logiciels»

Le Successeur de pierre se passe en l'an 2030, dans un avenir où l'essentiel de l'humanité, les Larves, vit dans des cocons. Chacun dans sa boîte n'est relié aux autres que par le Web. Seuls deux groupes échappent à cette claustration: les No-Plugs, rebelles qui ont fui ces cocons, et les Imbus, caste politique qui tire le plus grand bénéfice de cette organisation. Jusqu'au jour où une série de meurtres menace ce bel équilibre. Heureusement, Calvin, le hacker génial, lâche sa meute d'agents intelligents pour aller fouiner dans les poubelles du Web.

Ce qui se présente comme un livre de science-fiction peut aussi être lu comme une réflexion sociologico-métaphysique où Jean-Michel Truong expose une vision pessimiste, noire même, de notre monde. Un monde où la convergence du libéralisme et de l'Internet peut accoucher d'une société monstrueuse, et où l'Homme est tellement imparfait et décevant qu'il vaudrait mieux, finalement, qu'il laisse place à la machine.

Entretien avec l'auteur.

Où êtes-vous allé chercher cette histoire?

Il y a une sorte d'hystérie à propos de l'Internet, décrit comme ultime mode de communication, de communion quasiment. Or, le Web est aussi un moyen de cloisonnement. Je me suis donc demandé ce qui se passerait si le scénario optimiste dérapait: l'Internet peut aussi être un bon moyen de diviser pour régner.

A cause de son architecture et de ses interfaces actuelles, le Web ne joue pas le rôle d'ouverture sur le monde qu'on en attendait. Il est construit sur le modèle de l'autoroute. Il est fait pour aller d'un endroit à un autre, sans rencontrer personne, sauf collision. Or cette architecture pourrait être modifiée. On peut rêver d'un Web où on musarde, où il y ait des places sur lesquelles on se cogne à d'autres passants sans l'avoir recherché, où l'on donne une chance à la rencontre, ce qui n'est pas le cas actuellement. Dans mon livre au contraire, mes héros, isolés chacun dans son cocon, se sont installés sur l'Internet une sorte de vestibule collectif par lequel ils sont obligés de passer avant d'accéder au Web. Ils partagent donc un appartement virtuel où ils peuvent se rencontrer sans l'avoir prévu, écouter de la musique ensemble... Bref, ils recréent un espace où, comme dans la vie, on croise les autres par hasard.

Vous décrivez une société où les gens communiquent par l'intermédiaire d'avatars et où des agents intelligents se reproduisent et évoluent. Est-ce de la science-fiction?

Ce que je veux faire, c'est de l'extrapolation; l'anticipation et la science-fiction ne m'intéressent pas. Les objets numériques qu'on trouve aujourd'hui sur le marché étaient dans les labos il y a trente ans. Pour savoir ce qui se passera en 2030, il suffit de regarder ce qui se passe dans les labos aujourd'hui.

Quelle est votre méthode d'extrapolation?

Je pars d'un constat: toute technologie a un potentiel de développement qui évolue dans un champ de contraintes. La première contrainte, c'est l'ambition sociale individuelle des chercheurs. La deuxième, la recherche du profit par les entrepreneurs. Et la troisième, la volonté de puissance des trusts et des Etats. C'est ainsi que l'énergie nucléaire s'est développée aux dépens des énergies renouvelables. La quatrième force, la plus faible, c'est l'éthique. Ma méthode consiste à imaginer le développement d'une technologie en l'absence de cette force. C'est une extrapolation contrôlée: je m'interdis les trajectoires qui n'ont pas un commencement d'exécution.

Votre héros-hacker dispose d'un zoo d'agents intelligents qui se reproduisent et évoluent. D'où les sortez-vous?

Il a effectivement des Renifleurs qui débusquent les fichiers, des Charcutiers qui les débitent, des Saumons dressés à remonter les mailles du Web vers l'origine d'une communication... Je suis parti de recherches actuelles sur les agents intelligents auto-évolutifs: des programmes qui apprennent seuls à résoudre des équations et qui se reproduisent.

A partir de là, j'ai imaginé des êtres logiciels capables d'accomplir des tâches spécialisées et qui s'adaptent à leur environnement en modifiant leur programme initial. Au départ, chacun diffère légèrement de ses congénères. Les moins efficaces disparaissent, les autres se reproduisent avec des mutations. C'est-à-dire avec une portion de code un peu différente. Ce sont donc des êtres vivants au sens strict: ils se reproduisent et évoluent par sélection. Bien sûr, on ne les trouve pas encore sur le Web. Mais les premiers seront sans doute des virus mutants: des êtres dont le seul but sera de survivre aux attaques des antivirus. Les antivirus contribueront au perfectionnement des virus, de même que les antibiotiques ont contribué à l'apparition de souches résistantes de bactéries.

En quoi consiste la thèse de «la Créature» qui sous-tend votre roman?

La «Créature», c'est quelque chose comme l'intelligence, la conscience, qui a aujourd'hui l'Homme comme véhicule, mais qui, un jour, sera tout entière dans les agents logiciels. Le rôle historique de l'Homme serait donc de servir d'échafaudage à ce successeur de silicium.

Il ne peut y avoir de preuve à cette hypothèse. C'est donc une question de foi, mais c'est une religion à laquelle j'adhérerais bien. Je trouverais assez beau que des entités intellectuelles de l'an 1 million se retournant sur le passé, se disent: «Notre cycle de vie a comporté le passage, pendant 200 000 ans, par cette créature bizarre: l'Homme.» Je trouve cette vision confortable. Elle permet de prendre de la distance par rapport à nous-mêmes. Le mal, la maladie, l'exploitation des uns par les autres, tout cela fait partie d'un processus qui nous dépasse. Je n'arrive pas à me projeter avec ma chair et mes os dans l'Univers. Un jour, le système solaire disparaîtra. Homo erectus a pu penser qu'il était le maître de l'Univers pour l'éternité: il a vécu pendant 80 000 ans et a conquis la planète. Où est-il maintenant? Il faut être suffisamment altruiste pour savoir que ce que nous avons de plus précieux, c'est l'intelligence. Il faut donc lui donner le vecteur qui a le plus de chances de survie. Et ce n'est pas nous.

La Créature a eu besoin d'un corps organique pour exister, mais ce n'est qu'un stade. Pour survivre, pourquoi ne s'affranchirait-elle pas de ce corps devenu un risque mortel? J'espère qu'elle saura le faire. Et qu'on pourra transférer le maximum d'intelligence dans la machine.

Recueilli par Natalie Levisalles

© Libération, 1999

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