Reprendre - Ni sang ni dette
Chapitre 1

 

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DEKOISMELLTILL ?

Nous avons un privilège, nous autres écrivains : nous osons tout.
Refaire le monde ne nous effraie pas. C'est même notre vocation. Nous nous y adonnons d'autant plus volontiers que l'univers dans lequel nous évoluons n'est pas soumis aux lois ordinaires de la nature. Il ne peut pas se venger. Sous nos cieux, si nous le décidons, les étoiles dansent, sans jamais retomber sur nos têtes. Le culot suprême – celui que confère la certitude de l'immunité –, voilà notre force.
Notre congénitale inexpertise aussi. Notre bien le plus précieux. Nous l'entretenons avec amour, comme ménagère son argenterie de famille. Spécialistes de rien, nous touchons à tout, avec une superbe irrévérence envers tout savoir admis, toute idée reçue. Les consensus nous sont suspects, les orthodoxies des provocations, les citadelles du sens commun d'intolérables défis. L'ingénuité, voilà notre méthode.
Mais surtout, nous le savons bien, depuis le temps que nous forgeons des contes à l'usage de nos contemporains, nos utopies sont matrices et mères de toute réalité. Rien de grand dans la vie qui n'ait débuté par un rêve. Certains savent émouvoir, séduire, fasciner des rêveurs en foules toujours plus nombreuses : ceux-là accèdent à la consistance. Nos rêves ? Nos armes de construction massive. Le réel ? Un songe qui a réussi.
C'est donc paré de culot inoxydable et ceint de virginale candeur que, confiant en la toute-puissance de l'imaginaire, j'entreprends de vous faire visiter cette fantaisie qui m'est venue : celle d'une France – et à sa suite d'une Europe – se libérant de toute dette, présente et future, sans s'infliger l'excursion par la vallée de larmes à laquelle, comme à une fatalité, tous semblent s'être résignés.


Voici l'itinéraire de notre randonnée :
Au chapitre 1, je dirai combien me semble louche la clameur unanime dénonçant l'excès des dépenses et l'insuffisance des recettes comme causes du déficit budgétaire. Le seul déficit que nous ayons à craindre est le déficit de pensée ;
Au chapitre 2, je ferai voir la supercherie nichée au creux du discours dominant sur la dette, puis poserai les fondements d'un mécanisme permettant de l'abolir, sans répandre ni sang ni larmes, en neutralisant l'impact sur le budget de certains types de dépenses comme les aides publiques au secteur privé, sans pour autant les supprimer – je répète : sans les supprimer.
Le chapitre 3 exposera une méthode budgétairement indolore de distribution de ces concours aux entreprises, par le truchement de ceux qui les connaissent le mieux – leurs salariés ;
Le chapitre 4 détaillera les effets de ce dispositif sur la compétitivité et la résistance au stress des entreprises, notamment petites et moyennes et, partant, sur la sécurité des emplois existants et la création d’emplois nouveaux ;
J'esquisserai au chapitre 5 un scénario de déploiement en trois quinquennats – plus un pour se reposer ;
Le chapitre 6 fera voir l'impact de cette réforme sur le déficit – annulé dès la première année – et sur la dette – abolie en quinze ans ;
Au chapitre 7 se révéleront ses conséquences pour l'État – restauré –, la nation – revivifiée –, et les citoyens – réhabilités ;
Enfin, des cimes immaculées du dernier chapitre, découvrant, époustouflés, le chemin parcouru, et n’y apercevant ni sang ni dette, nous nous écrierons : cela était bon !


À présent, pour nous donner du cœur avant l'effort, trinquons ! Vous pouvez y aller, c'est tout chaud tiré de mon alambic. Comment ? Que dites-vous ? Qu'est-ce qu'il y a dedans ? Je vois... Alors, s'il se trouve parmi vous d’autres fans de l'idée claire et distincte, indécrottables de la disjonction, obsédés du tiers exclu, Charlemagnes de la dichotomie – les bons à droite, les autres à gauche –, Maginots de l'esprit, nostalgiques des tranchées idéologiques ou sentinelles de la garde au Rhin qui, plutôt que de se griser de mon schnaps en claquant la langue, le humeraient avec défiance, des fois que s'y serait glissé, par malice ou inadvertance, quelque allergène que leur foi réprouve ou que leur régime contre-indique – résidus de Karl Marx ou d'Adam Smith, sédiments de Keynes ou de Hayek, reliquats de Zhu Xi ou de Han Fei, traces de Max Weber ou de John Rawls, soupçons de Hobbes, Rousseau ou même… horresco referens… Proudhon – je préfère d'emblée leur adresser, empruntant quelques répliques cultes au maître déjà mis à contribution, cette amicale mise en garde :

Intérieur nuit. La cuisine d’un pavillon de banlieue.
(Ils trinquent puis boivent prudemment)
Raoul Volfoni : Faut r'connaître... c'est du brutal !
Paul Volfoni : (les larmes aux yeux) Vous avez raison, il est curieux, hein ?
Monsieur Fernand : J'ai connu une Polonaise qu'en prenait au p'tit déjeuner. Faut quand même admettre : c'est plutôt une boisson d'homme… (il tousse)
Paul Volfoni : J'lui trouve un goût de pomme.
Maître Folace : Y'en a.
Paul Volfoni : Vous avez beau dire, y a pas seulement que d'la pomme… y'a autre chose… ça serait pas des fois de la betterave ? Hein ?
Monsieur Fernand : Si, y en a aussi !

 

1. Comment ça m'est venu

Je ne sais pas vraiment. Pas comme une illumination en tout cas – façon chemin de Damas –, ou une révélation – genre Tables de la Loi –, encore moins au terme d'une longue ascèse – style Gautama. Plutôt comme ces bulles sous la surface d'une mare. Lente et silencieuse accumulation de gaz dans la vase du temps. Jusqu'à la déflagration.
Ma mare à moi, ce devait être la Chine où, après une décennie consacrée à acclimater l'intelligence artificielle en Europe, j'allais passer le plus clair des deux suivantes à exalter – tantôt évangéliste, tantôt maquereau, tantôt comprador – les vertus ingénieuses de la Mère des armes, des arts et des lois.
D'abord, l'étonnement, ce matin d'automne 1990, à la réception du Grand Hôtel de Pékin. Sur un tableau, les cours des principales devises – mark allemand, livre sterling, couronnes suédoise, danoise, norvégienne, dollars américain, canadien, australien, francs suisse, belge...
– Pardon, monsieur... je ne vois pas le franc français ?
– Le franc quoi ?
L'inquiétude, ensuite, croissante, à mesure que, année après année, se répèterait cette scène rituelle – la première fois en 1991, à Canton :
– Votre pays est notre cinquième partenaire commercial, dit l'officiel en accueillant mon client – un grand parmi les grands des télécoms – histoire de le mettre à l'aise avant de commencer la négociation. Nous aimerions tant que vous deveniez le quatrième.

Puis en 2000. Un clone du précédent, à mon commanditaire d'alors – un as parmi les as de l'aérospatiale :
– Votre pays est notre huitième partenaire. Nous serions vraiment heureux que vous soyez le septième.
L'année dernière enfin, un autre de ses clones, à un autre de mes bienfaiteurs :
– La France ? Oui, bien sûr ! Versailles ! Très romantique, la France...
On sent qu'il s'efforce à être aimable...
– Rappelez-moi à quel rang vous êtes, déjà ? Quinzième ? Seizième ?
Le client me regarde, interloqué.
Moi, penaud :
– Dix-septième, monsieur.
Le Chinois :
– Ah oui ! Je confondais avec la Thaïlande...

Scandale. Comme quand Benzema ne donne pas la pleine mesure de son talent. La France ? Mère des arts, des armes et des lois ? La nation la plus éduquée, la plus talentueuse, la plus productive du vieux monde ? En dépit de ses X et de ses HEC, de ses Airbus et de ses TGV, de ses fusées et de ses centrales nucléaires ? De ses grands crus, de ses sacs Vuitton, de ses foulards Hermès ? En seconde division ? Avec la Thaïlande ?
Outrage aussi, en regard de l'immensité des sacrifices consentis par la nation pour doper son innovation, sa croissance et les emplois qui vont avec. Quoi, ces milliards d'aides à ceci, d'incitations à cela, milliards d'exonérations de charges sociales, milliards de crédits d'impôts, milliards de subventions, milliards dilapidés depuis des lustres – au point de creuser une dette de mille huit cents milliards –, tout ça, pour passer de la cinquième à la dix-septième place parmi les partenaires de la Chine ? Cherchez le bug...
Ça a fini par exploser – cette poche de gaz toxique boursouflant au tréfonds de ma mare. La colère. Quand, au terme de vingt années d'expatriation, de l'Orient compliqué au pays je rentrais avec mes idées simples.


La France ne parlait que de l'Élection.
Je me disais : on émerge groggy d'une série de désastres –1929, moins la guerre – trop heureux d'être encore là. Après un ultime spasme d'agonie dont la violence avait dévasté la planète, annihilant en quinze mois quarante pourcent de la richesse mondiale, l'ancien système d'échanges était passé de vie à trépas. Les aspirants à l'office suprême allaient exposer au pays les conclusions des autopsies pratiquées sur son cadavre, les stratégies qu'elles leur avaient inspirées, les réformes que leurs think tanks en avaient déduites. Dûment instruit, l'électeur allait pouvoir peser et choisir. On allait voir ce qu'on allait voir – au fait, vous ai-je dit à quel point nous autres gens de plumes étions candides ?
On a vu, en effet.
Épargnons-nous la mortifiante évocation de la litanie des « mesures » – ces appels à nos instincts les plus hormonaux, à nos réflexes les plus neuronaux, à nos émotions les plus reptiliennes –, comme autant de blessures cuisantes à notre intelligence et notre dignité collectives, d’insultes délibérées aux enfants de Descartes, de Voltaire et de Zola, traités comme chiens de Pavlov – « bling bling ! » : tu baves ; « chômeur ! » : tu aboies ; « pa­tron ! » : tu enrages ; « halal ! » : tu mords. Ne ravivons pas inutilement cette humiliation – oui, humiliation – infligée à la nation par ceux-là même qui aspiraient à la conduire...
Mais sous l'écume des arguments « clivants » – censés agréger autour d'identités aussi labiles que factices un peuple français bigarré mais solidaire, cocardier mais tolérant, querelleur mais fraternel, soudain enjoint, au nom d'une conception aussi perverse que destructrice de la démocratie, d’en découdre derrière ces bannières de rencontre –, sous l'écume donc, une étrange unanimité : À les entendre tous, la voie de la rédemption traversait un fleuve de sang et de larmes dont les flots limoneux charriaient des millions de charognes.
C'était à qui châtierait le plus sévèrement – enchères sadomasos où, gainés de noir latex, façon Cruella, des Churchill de pacotille exhibaient, l'air féroce, chaînes rhétoriques et fouets symboliques sous les yeux énamourés d'esclaves concupiscents. Cette présidentielle aurait dû être la grand-messe de la République célébrant ses valeurs et ses vertus. Ce fut une grotesque orgie païenne, visant à apaiser on ne sait quel Baal altéré de sang impur. La France l'avait offensé. L'heure de l'expiation avait sonné. Seules, au pied de l'autel, différaient les victimes promises au sacrifice. Selon l'inclination de l'officiant, on arracherait le cœur des agioteurs, on étriperait les ronds-de-cuir, on éventrerait les métèques.
Jamais ne s'était exprimée pareille appétence pour la souffrance, jamais pareille dilection pour la flagellation. Jamais non plus pareil unisson parmi les faiseurs d'opinion – politiciens, économistes, journalistes, chroniqueurs, bonimenteurs de tous acabits et de tous bords. Notre péché ? vaticinaient-ils, accusateurs, à longueur de plateaux télé : jouisseurs invétérés, nous avions consommé. Pis : junkies accros au crack, nous avions grave kiffé. La cure de désintoxication, vociféraient-ils en chœurs vengeurs, passait par un sevrage brutal de ce poison déficitaire qui à gros bouillons coulait dans nos veines. Et là, tranchaient-ils avec la satisfaction à peine voilée de pervers annonçant une mauvaise nouvelle, il n'y avait pas d'autre choix – toute ménagère de bon sens en conviendrait –, soit on augmentait les recettes, soit on diminuait les dépenses. Soit on saignait les nababs, soit on crucifiait les gueux.


Je ne sais pas vous, mais, à nous autres empêcheurs de penser en rond, toute évidence se réverbérant à l'infini dans les chambres d'échos médiatiques semble louche a priori. Question de méthode. D'hygiène. De survie. Et en l'espèce, nous n'avions pas seulement un consensus, mais deux – sur le diagnostic, et sur le remède – tous deux adossés à un unique argument d'autorité : la reductio ad matronam, l'imparable « preuve par la ménagère ». Une telle harmonie d'impensé d'une extrémité à l'autre de l'arc-en-ciel idéologique, une telle connivence des béni-oui-oui académiques, une telle complaisance des pousse-au-crime audiovisuels accueillant chaque mesure d'austérité de « oh oui, c'est bon ! » pathétiques – quand ils n'imploraient pas « plus fort, maîtresse ! » –, tant d'obstination, tant de ferveur enfin dans l'incantation d'un unique mantra, ne pouvait que cacher quelque formidable cadavre.
Quel est donc ce secret si terrible aux yeux de nos élites qu'elles l'ont enterré non pas sous une, mais sous deux couches de « bon sens » ménager ?

Ce secret, le voici.
La voie du salut n’emprunte pas leur vallée de sang et de larmes, et nul crucifié ne la jalonne.
Elle chemine par les crêtes.
Où, à mesure qu'on s'élève, l'air s'allège et l'allégresse vient.
Pour y accéder, il suffit de reprendre.
Reprendre à zéro.
Reprendre la main.
Nous reprendre.

© Jean-Michel Truong, Reprendre - Ni sang ni dette, Le No Man's Land, Paris, 2013

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